La mer de Flines

1 –  La Mer de Flines, (TERNINCK, Auguste, Bulletin de la Commission des Antiquités départementales du Pas-de-Calais)

2- Compte-rendu de la conférence d’Alain Villain sur l’hypothèse: « La mer de Flines, fruit de l’impact d’une météorite? » (Thomas Deregnaucourt)

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1 – TERNINCK, Auguste, La Mer de Flines,
Bulletin de la Commission des Antiquités départementales du Pas-de-Calais, t. V, (1789-1884), 1879, p. 232-239.

Cette pièce d’eau est située à l’extrémité du village de ce nom. Elle contient environ 4 hectares de superficie, ayant la forme d’un grand cercle en surface et d’un vaste entonnoir en profondeur.
Le milieu, dit-on, est presque sans fond, et sa surface tourbillonnait autrefois, mais aujourd’hui la sonde rencontre, à dix ou douze mètres, un lit très épais de limon noir et fort dense qu’elle ne peut traverser et qui est le résidu de lin que depuis longtemps on y fait rouir. Sous ces détritus j’ai constaté l’existence d’une grande pièce de bois, dont je n’ai pu encore vérifier la forme et l’usage.
Cette mare porte depuis un temps immémorial le nom de Mer de Flines car nous trouvons cette dénomination dans les titres très anciens, notamment dans un acte de donation fait en juillet 1242 par Wagon de Douai, et dans lequel nous lisons ce passage : Meurum meus de Felines, tam cum aqua mea dicitur, quam aquis aliis, terris, pratis…
La chronique ne parle pas des antiquités qu’elle renferme, seulement une légende s’y rattache qui nous dit que sur son emplacement existait, il y a très longtemps, un château habité par un seigneur cruel et impie. Son plaisir, quand les pauvres se présentaient à la porte de son manoir, était de les abreuver d’eau de fumier, assaisonné de fiel et de vinaigre, et de leur donner du pain aussi salement composé. Il narguait la religion de ses voisins plus pieux que lui, affectait les idées et la conduite les plus licencieuses et les plus athées : aussi Dieu lui infligea-t-il, dit-on, une punition exemplaire, car un beau jour château, mobilier et habitants disparurent dans un gouffre qui s’ouvrit tout à coup et qui se remplit d’une eau fortement saturée de sulfure . [Je donne ici cette légende parce que, d’après mes observations, ces récits populaires sont presque toujours un signe d’antiquité.]
Telles sont l’histoire et la légende concernant cette mer en miniature, et là se bornait sa réputation, quand un jour, en l’an XII de la République, des enfants, en s’y baignant, ramassèrent sur le bord quelques monnaies romaines qui furent achetées par Monsieur Bottin de Douai.
Cette découverte émut cet amateur qui y fit faire des recherches plus sérieuses et qui put y recueillir en peu d’années, dit-il, « plus de 300 monnaies romaines en bronze, 5 gauloises dont 2 en fer, très bien conservées, une fibule ou agrafe de manteau en bronze, une statuette haute de 2 à 2 cm, un bronze doré qui parait avoir servi de placage à quelque armure … Beaucoup de petits pots en terre dont les plus grands n’excèdent pas 4 centimètres de hauteur, sur une largeur moindre d’un tiers, ont aussi été retirés de l’eau avec ces monnaies ».
Dans un autre travail destiné à l’Annuaire du département du Nord de 1807, il ajoute que ce n’est que sur l’un des côtés du petit lac et sur le bord que l’on trouve des monnaies, et qu’à proximité de cette partie de la rive l’on voit encore les fondations d’un édifice près duquel sont des tuiles à rebords.
Telles sont les premières découvertes faites dans la Mer de Flines ; elles éveillèrent l’attention, et une société se forma pour une exploration plus sérieuse.
Elle essaya d’abord, à l’aide de pompes d’épuisement très puissantes, de faire baisser le niveau des eaux, mais ce travail réussit à peine à obtenir un abaissement d’un mètre, et on dût l’arrêter parce que tout le sol voisin se crevassait et que les maisons même menaçaient de s’écrouler. On en revint donc au travail de la drague qui ramena bon nombre de monnaies antiques, deux statuettes dont une équestre, des petits vases, des ossements d’animaux, des armes en pierre, etc, etc.
Telles étaient les découvertes faites dans cette fontaine dont personne ne paraît avoir cherché l’antique histoire. On y a recueilli les monnaies, vases et autres objets antiques, sans s’être demandé pourquoi ils étaient réunis en un si petit espace, et pourquoi cette croûte métallique cristallisée qui recouvre tant de monnaies en bronze, ni quelles étaient les médailles cachées dans ces enveloppes ?
C’est cette lacune que j’ai voulu remplir, et voilà pourquoi à diverses reprises et il y a dix jours encore, je suis allé, avec des ouvriers dragueurs et une fois entr’autres avec mon ami M. Lousteau, l’ingénieur du chemin de fer du Nord, explorer cette pièce d’eau et le terrain qui l’entoure. J’ai voulu étudier la nature de cette eau et tâcher de deviner le motif pour lequel tant d’objets y ont été jetés. Voici le résultat de mes recherches :
La Mer de Flines a dû faire partie, à une certaine époque, d’un marais beaucoup plus considérable : il fut un temps où les prairies qui l’environnaient étaient couvertes par les eaux et en voici les preuves :
Le 15 prairial an II, des ouvriers en tirant de la tourbe à 1 kilomètre environ de la Mer, près de l’ancienne abbaye, trouvèrent à deux mètres de profondeur, deux bateaux pirogues creusés dans de gros troncs de chênes. Ils avaient 13 mètres de long, 1 de large aux extrémités et 1 m 70 au milieu, en y comprenant la convexité de la carène.
A trois mètres de la proue avait été réservé un banc pris dans la masse du bois, et une broche de fer traversait la tête de la proue se terminant à ses deux extrémités en une espèce de patte cerclant le bois. Cette partie était en outre couverte de légères plaques de tôle.
Cette partie des prairies était donc couverte d’eau à l’époque celtique ou gallo-romaine qui vit sombrer ces bateaux.
Plus près de la Mer, à 4 mètres de son rivage, une excavation opérée il y a peu d’années a mis à découvert une série de pilotis en chêne, grossièrement équarris, très fortement enfoncés dans le sous-sol et distants les uns des autres de 2 mètres environ. Quelques restes de traverse montraient que ces piquets portaient un lourd plancher sur lequel se dressaient des habitations, unes station lacustre.
Je n’ai pu encore explorer le pied de ces pilotis, mais je ne doute pas qu’on y trouverait le mobilier ordinaire des maisons de cette époque, ainsi construites au-dessus des eaux pour éviter les attaques des maraudeurs et des bêtes féroces.
Le fait de l’existence des eaux couvrant une grande étendue de ces prairies de Flines me semble donc suffisamment établi, aussi je passe au motif qui a fait entasser dans le gouffre, ou entonnoir, dit la Mer, tous les objets que nous en extrayons. Disons d’abord qu’elle est leur nature et constatons qu’on les rencontre dans toute son étendue ; ce sont :
De nombreux débris d’animaux, des têtes surtout : urus, cerfs, chevreuils, etc, etc ;
Des petits vases faits au pouce, sans avoir passé par le tour et qui n’ont pu servir aux usages domestiques ;
Des monnaies en très grand nombre, gauloises et romaines ;
Des lingots ou plutôt de gros fils d’or ;
Des haches polies en silex et en serpentine, fixées encore parfois dans leurs manches en corne de cerf.
Quelques statuettes, des fibules et autres objets de bronze ;
Divers objets, instruments et hameçons en os et en ivoire, etc, etc.
Ne sont-ce pas là des offrandes faites à la divinité de gouffre, dont on ne trouvait pas alors le fond, dit la tradition ?
Dans ces petites vases ne mettait-on pas le sang des victimes, des parfums et autres matières précieuses ?
Ces têtes d’animaux n’étaient-elles pas las parties nobles des victimes offertes par les dévots ?
Quant aux autres objets, monnaies surtout, etc, ce sont ces offrandes que de tous temps on a déposées dans les lieux consacrés, ce sont toutes ces choses que Lucain, Pline, Mône, César, Diodore de Sicile et les autres auteurs anciens nous montrent accumulées dans les fontaines sacrées des Gaulois.
Nous avons donc à Flines une de ces sources vénérées tant à cause de leur forme et du tourbillonnement de leurs eaux que par leur vertu curative .
Or, on sait que les sources minérales curatives, autrefois connues, avaient aux yeux des peuples païens leurs divinités protectrices, que l’on vénérait et auxquelles on offrait des sacrifices et des ex-voto !
J’ai remarqué aussi que parfois les pièces de bois et même les coquilles mortes déposées depuis longtemps dans la Mer de Flines sont couvertes d’une épaisse couche de dépôt qui me paraît calcaire, mais qui doit aussi contenir des sels sulfureux.
Je vais maintenant indiquer rapidement les monnaies recueillies le plus souvent en ce lieu, surtout les gauloises, qui nous intéressent plus spécialement, puisqu’avec leur aide nous pourrons connaître celles qui ont été frappées ou qui avaient cours fréquent dans notre pays.
D’abord, je dois constater qu’on y rencontre aucune monnaie, ni même aucun objet en argent, soit que ce métal ait été rare alors chez nos pères, soit plutôt qu’il ait été attaqué et détruit par les matières sulfureuses.
Les monnaies romaines y sont très nombreuses, on a retiré des milliers : beaucoup sont encroûtées, comme je l’ai dit, et quand on enlève cette enveloppe métallique, on ne retrouve la médaille qu’à l’état de charbonneux noir et tombant presque en poussière. Je n’en ai pas vu de postérieures à Constantin, cependant je ne puis pas affirmer que d’autres explorateurs n’en n’aient pas recueillies. La plupart sont des moyens bronzes, et les encroûtées sont presque toujours assez frustes. Je ne crois pas qu’on y ait trouvé d’aurei romains.
J’arrive aux pièces gauloises, objet principal de mes études. Celles en or, sans être communes, s’y rencontrent de temps en temps. La plupart sont Atrébates, Morines ou Nerviennes. On y voit soit le cheval désarticulé avec la roue et les autres emblèmes religieux druidiques, soit une grossière imitation du bige macédonien, ou bien la tête d’Apollon plus ou moins défigurée, parfois réduite à une simple couronne et quelques boucles de cheveux, la plupart de celles-ci sont unifaces.
Sur d’autres, plus petites, on voit divers emblèmes, tels que : le chêne avec ses branches, sa tige et ses racines, un vaisseau et autres figures souvent difficiles à interpréter.
Les bronzes sont plus nombreux, et pour faire mieux apprécier leur degré respectif de rareté dans cette Mer, je vais prendre les vingt trouvées dans mes dernières explorations et donner le nombre de chaque espèce, savoir:
– 6 au type d’Andobru;
– 3 à la légende d’Indutilill;
– 2 foudres ou rameaux;
– 9 à l’effigie du cheval marin et la légende VERC.
Autobus semble avoir succédé à Comius, après la révolte et la déchéance et la révolte de celui-ci ; sa monnaie, aussi belle que les consulaires romaines, offre à peu près les mêmes caractères que celles du prince, son prédécesseur : d’un côté est un buste casqué à large visière et la légende Audobru ; de l’autre est un cheval monté, tandis que celui de Comius est libre. Tantôt ce cheval d’Andobru marche au pas et n’a pas d’inscription autour de lui, tantôt il galope et a pour légende Garmanos. J’en ai trouvé à Flines de parfaitement conservées.
L’Inditilill est souvent attribué aux Morins. D’un côté est une belle tête casquée, et de l’autre un taureau. Les légendes sont Indutilill et Garmanos. Comme la Morinie a été pendant quelque temps réunie à l’Artois, il est possible que ce chef ait gouverné les deux pays, car on trouve ces pièces aussi fréquemment dans l’un que dans l’autre.
Les foudres ou rameaux sont d’un faire plus barbare. Cette pièce a dû cependant avoir cours encore pendant l’occupation romaine, car j’en ai trouvé plusieurs mêlées aux pièces romaines dans la grande habitation du IIe siècle que j’explore dans les fortifications d’Arras. D’un côté on y voit un cheval avec divers emblèmes druidiques, de l’autre une tige perlée garnie de chaque côté de quatre appendices qu’on a appelés : dauphins, foudres, palmier, gui, etc.
Quant au dernier type, la monnaie au cheval-marin, permettez-moi de l’étudier plus longuement, car elle n’a pas été reconnue encore, je crois, dans notre pays du moins, et elle a, si je ne me trompe, un intérêt tout particulier pour l’Artois. On y voit d’un côté, un cheval-marin entouré, dans les bas des lettres VERC, et de l’autre, un cheval surmonté d’une rouelle à quatre branches. Sous le cheval est une lettre que je ne puis lire, puis un O. Toutes ces pièces sont encroûtées et plus ou moins décomposées, mais l’empreinte en est très belle dans l’enveloppe.
Cherchons maintenant l’interprétation de ces légendes, mais avant cela résumons l’histoire de l’époque où, suivant nous, ces pièces ont été frappées.
Hirtius après avoir raconté les luttes si prolongées que soutint Comius contre les Romains, nous dit qu’après avoir fait la paix avec eux, il disparut et se réfugia en Germanie.
La dernière partie de ce récit est erronée car il est certain qu’en s’éloignant de l’Artois continental, ce prince se rendit en Grande-Bretagne où les Atrébates avaient une puissante colonie qui semble s’être étendue sur les provinces actuelles de Sussex, de Hampshire, de Kent et de Berksire. Sans doute déjà auparavant sa puissance s’étendait-elle aussi sur cette colonie, car César, en disant qu’il l’envoya traiter de sa part avec les Bretons, dit : cujus que auctoritas in his regionibus magna habebatur (lib. 4). On y retrouve des monnaies de cette époque, non seulement au type de Comius, roi, corn. comi, etc, mais encore à ceux de ses fils qui lui succédèrent Veric et Epillus.
Leurs monnaies sont assez variées : on y voit, d’un côté, tantôt un aigle, tantôt un monstre marin ou la Victoire, etc, et de l’autre un cheval sans frein ou un cavalier et divers emblèmes. Les légendes pour celles d’Epillus sont Eppi-Eppilus, tin ou tinc, vi ou vir, Eppi com, Eppi come, Eppi commi, et sur celles de Veric, vir rex com f, veric co f, veri comi f, veric, commi f ; ou ver corn, ver c. Au revers, on lit souvent : Comf comb, comi, cof, cf, etc. Ces monnaies en or, argent et bronze, sont décrites par divers numismates anglais, notamment par M. J. Evans dans la Numismatic, chronicle, année 1836, qui attribue à Veric, fils de Comius les pièces qu’il donne sous les nos 11, 12 de la pl. II, 3, 5, 6, de la pl. III, 11, 12, 14, pl. VI, et 1, 2, 3, 7, 8, 9, 10, 12 de la planche VII. Voir aussi M. Hermant, p. 153 et suivantes. Mais personne, je crois, n’en a reconnu sous ce titre dans notre pays.
Or, comme plusieurs de ces monnaies sont analogues à celles trouvées à Flines, ne puis-je attribuer ces dernières au même Veric, fils de Comius, et lire sur la légende d’un côté : Ver, pour Veri, C pour Comius, et de l’autre C. O pour Comius.
Dire maintenant comment il se fait que ces monnaies atrebato-bretonnes soient ici fréquentes, serait peut-être téméraire, à moins qu’on ne suppose que ce prince ne soit venu soutenir ou fomenter l’une ou plusieurs de ces insurrections des Atrébates et des Morins du continent que les empereurs Auguste, Tibère et Caligula durent étouffer pendant les années 21, 31 et 50 après la conquête et qu’alors ses monnaies se répandirent dans nos pays.
D’autres localités de Flines cachent des antiquités : les carrières de sable m’ont procuré de grandes dalles en terre cuites, ayant parfois des empreintes curieuses de souliers, pattes d’animaux, etc ; j’y ai trouvé aussi des meules, des tuiles à rebords, un beau vase en bronze, etc, etc. Dernièrement, on y a ouvert un caveau ayant des niches dans ses murs latéraux et un dallage gallo-romain, mais il était vide et avait sans doute été pillé. Un peu plus loin était un vase fermé par une tuile.

Biographie de l’auteur :
TERNINCK Auguste Edmond
Né le 21/03/1811 à Arras (62)
Décédé le 22/3/1888 à Bois-Bernard (62)

Publications :
– Répertoire des objets gallo-romains et francs
– Voies gauloises dans le Nordaq
– Voies gauloises
– L’Artois souterrain, etc.

2 – Paru dans la revue de la SHPP (Société Historique du Pays de Pévèle) Pays de Pévèle, 1er semestre 2007- N° 61, suite à la conférence donnée par  Alain Villain, un article de Thomas Deregnaucourt (qui d’autre part a écrit et édité une remarquable étude sur la mer de Flines):

La mer de Flines

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Et pour bientôt

Testez vos connaissances sur la Mer de Flines

Quizz présenté lors de la « causerie » de FFH le 30 avril 2011. Préparé par Thomas Deregnaucourt